L'Amerique invente, l'Asie investit et l'Europe regule

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La régulation n’est pas une tare, à condition de ne pas réguler là où les uns inventent et où les autres investissent. Si la régulation était une condition nécessaire et suffisante pour se développer cela se saurait et l’Europe serait alors à la pointe du développement et non pas en retard d’une mondialisation de la production et presqu’en retard d’une mondialisation de l’innovation quand ce n’est pas en retard d’une mondialisation de la recherche.

La bataille des standards en est une illustration parfaite. Si l’Europe a remporté haut la main le développement du GSM, c’est que développement, standardisation et régulation sont allés de concert. Ayant bien compris la leçon les Etats Unis y sont allés de leurs propres standards (CDMA) et quand cela ne suffisait pas ils établissaient un standard de fait, fermé, propriétaire qui permettait de maîtriser toute la chaîne de la valeur, de la technologie aux contenus (iPod, iTunes par exemple).

Suprême astuce, faire un standard « ouvert » et rafler la mise.

C’est le cas d’Android, sur le point (selon les dernières études d’ABI Research) de l’emporter sur Symbian, IoS, QNX et Windows avec 45% de parts de marché en 2014-2015, notamment en raison de son adoption par les géants asiatiques tant pour les smartphones que pour les tablettes. Là encore l’Amérique invente et l’Asie investit. Que fait l’Europe ? Elle réfléchit à une taxe Google.

Il est vrai que l’innovation n’est pas exclusivement réservée aux domaines technologiques. On peut innover dans les processus, le marketing, les services, … . Toujours plus haut, toujours plus fort, l’Europe innove dans la fiscalité, autre arme de la régulation.

Autre exemple : pendant que la Corée du Sud conduit un programme de fibrage conduisant au déploiement de l’accès à très haut débit pour la quasi-totalité de sa population (certes très dense), l’Europe et notamment la France régulent pour soit utiliser les fourreaux existants, soit pour mutualiser les fourreaux à créer, avec le retard que l’on sait sur le déploiement, même dans les zones denses.

Même schéma pour la TMP (Télévision Mobile Personnelle) où la demande semble exister mais où les contenus n’existent pas (les détenteurs de droit ne veulent pas partager) et les réseaux cherchent la bonne norme à employer (broadband ou broadcast), les opérateurs de réseaux ne voulant pas non plus partager autre chose que les investissements. Un ancien Premier Ministre d’URSS disait « ce qui est à moi est moi, ce qui est à toi, on négocie ». Il semble qu’au royaume de la régulation il y ait plus de nostalgiques des régimes de l’est que l’on croit.

Quand on regarde les CES de Las Vegas, certes les innovations s’entrechoquent et bien malin qui pourra donner le tiercé dans l’ordre, mais une chose est certaine, ce ne sera pas une innovation européenne.

Pourtant les atouts sont là.

Les leaders mondiaux des smartcards sont européens, l’un des leaders mondiaux des terminaux de paiement électronique est européen. Il ne faudrait pas grand-chose pour les paiements mobiles puissent être en tête en Europe et à partir de l’Europe. L’Amérique qui invente (et qui investit aussi) ne s’y trompe pas avec Google, Apple, … qui s’apprêtent à entrer dans la danse avec ces partenaires européens. Mais là encore, attendons que la régulation soit passée. Qui, entre les opérateurs de réseaux (avec Buyster), les banques (avec plusieurs associations et le GIE Carte Bancaire) et les fournisseurs de services Internet vont empocher la mise ? Devant cette question on voit alors les établissements bancaires qui deviennent opérateurs (certes virtuels mais opérateurs). Bientôt la grande distribution y viendra. Elle deviendra opérateur (virtuel) et opérateur de paiement et/ou de crédit (certaines enseignes le sont déjà). Buyster vient d’obtenir son « agrément ».

Le patrimoine culturel est largement européen. Où sont les créateurs d’aujourd’hui ? En Californie, à Hollywood pour une grande partie des contenus, dans la Silicon Valley pour une grande partie des technologies. Qui va numériser le patrimoine culturel européen, qui va le diffuser ? Apple, Google, Amazon. Nous avions aux yeux du monde entier un avantage compétitif indéniable : la diversité. Le monde est divers, les moteurs de recherche sont locaux (continentaux), les réseaux sociaux sont locaux. Cette diversité européenne aurait pu nous apprendre à prendre en compte la diversité du monde, face au monde anglo-saxon pour qui la diversité n’existe pas ou presque. Et bien non, mises à part quelques initiatives (Exalead choisi pour Europeana) l’Europe est sur la défensive (comment empêcher Google de numériser la presse, l’edition, …), alors que le monde attendait l’offensive

L’Europe a un incroyable talent pour mettre en place des cadres réglementaires qui vont par la suite être les premiers freins aux nouveaux développements.

Sommes-nous uniquement des suiveurs ? Pourquoi régulons-nous là où les uns inventent et les autres investissent.

Quels sont les freins structurels qui freinent notre capacité d’innovation. L’Europe étant diverse, il n’y a pas de point commun structurel qui peut expliquer cette lacune. Seule la taille critique peut être invoquée. Chaque pays pratique sa propre politique avec son propre dispositif de recherche-développement-innovation, aucun des pays n’atteignant la taille critique dans chacun des domaines et l’Europe de la R&D n’existant pas, il n’y a pas de programme européen mais une succession de programmes nationaux. De plus il n’est pas impossible que la dispersion règne, excellent moyen de faire en sorte qu’aucun des domaines ne voit sa taille critique atteinte. Toute tentative de programmation au niveau européen allant dans le sens de la focalisation d’une part (sur un nombre limité de sujets) et sur la mutualisation d’autre part sera bénéfique. La généralisation à la dimension européenne des pôles et autres clusters ne peut être qu’un progrès.

Autre probable raison de ce suivisme, la trop grande disjonction entre la recherche, l’innovation, la formation et l’industrie. Trop complexe, trop lent, trop peu agile, pas assez d’interactions. Autre terme entendu : pas assez fluide. Il suffit de fréquenter une des innombrables conférences sur le sujet pour apercevoir ce fossé. Le taux de projets collaboratifs de recherche associant le monde académique et le monde industriel est très faible (inférieur à 10% dans bien des cas). Le taux de conférenciers industriels dans les dispositifs d’enseignement supérieur est également très faible. Dans de nombreux pays cette disjonction n’existe pas. Elle n’existe pas non plus en termes de financement, financement public et privé se complétant et ce confondant. Enfin n’existe pas non plus ce fossé entre la recherche fondamentale, la recherche appliquée, la recherche finalisée, l’innovation. En Allemagne les deux mondes (recherche fondamentale et recherche appliquée) sont bien distincts. Chacun sait ce qu’il fait. En France on espère que tout le monde fera tout, recherche fondamentale, enseignement, recherche appliquée. Comme cela ne marche pas très bien, alors l’industrie fait de la recherche (les plus gros « déposeurs » de brevets sont PSA, Renault, l’Oréal. Le CNRS arrive en 7ième position avec 3 fois moins de brevets que PSA). Certes le nombre de brevets ne reflète pas l’activité de recherche fondamentale, ni le nombre de publications, ni le nombre de prix Nobel, ni … . C’est d’ailleurs pour cela que le classement de Shanghai n’est pas intéressant du tout, pas plus que celui de Lausanne, du Times ou du Guardian. Avec le 5ième ou 6ième budget de R&D mondial notre dispositif de RD&T devrait figurer en meilleure position dans les classements mondiaux.

L’Europe n’invente pas assez, elle n’innove pas assez également. Investit-elle ? Pas plus que cela. Les dispositifs d’investissement (à l’exception de ceux de la place de Londres) sont nettement moins favorables que ceux des Etats Unis ou de l’Asie (encore qu’il s’agisse là de dispositifs d’état pour l’essentiel). En Europe notre dispositif privé d’investissement est moins performant, le dispositif national également et le dispositif européen étant pour l’essentiel orienté vers les infrastructures.

« A défaut d’en être l’instigateur (puisque ces mystères me dépassent) feignons d’en être l’organisateur (1) », citation célèbre, qui vient donner du corps aux propos tenus dans ce texte. Ajoutons aussi qu’il est plus aisé de voler au secours de la victoire. Alors on régule.

Et en plus on régule mal. Dès lors qu’il s’agit de réguler, ou dans un domaine proche, celui de la normalisation, la bonne démarche est d’associer le processus de régulation ou de normalisation aux développements des technologies, des services correspondants. Ainsi dès que la régulation est en place ou dès que la norme est adoptée, les technologies correspondantes sont prêtes ou proche de l’être et permettent ainsi d’occuper la tête du peloton, gage en ces temps de cycles très courts d’un leadership possible. En Europe (en France) rien de tout cela, les deux approches étant disjointes, régulation-normalisation et développements ne vont pas ensemble. C’est ainsi que dans plusieurs domaines les normes adoptées ou en passe de l’être se feront au grand bénéfice de nos concurrents. Un exemple : HbbTV(2), initiative de standardisation des téléviseurs pour accepter aussi bien les réceptions « broadcast » que les réceptions « broadband » (TV connectées), initiative largement européenne notamment avec une participation active de l’Institut Fraunhofer, relayée par les grandes chaînes de télévision françaises constate deux absences de poids, celle des équipementiers de « set top boxes » et celles des fournisseurs d’accès à Internet (services « locaux » s’il en est). LG, Samsung, Sony sont bien évidemment aux premières loges (avec Philips il est vrai).

Et pourtant, l’Europe est au cœur des technologies du 21ème siècle (énergie, transport, eau, déchets, construction-génie civil-bâtiment, …) puisque le modèle européen a construit petit à petit les infrastructures « publiques » correspondantes, au cœur des modes de vie du 21ème siècle (grande distribution, e-Commerce – mais là la concurrence est rude et les modes de consommations changent très vite -), au cœur des démarches du 21ème siècle (culture, tourisme). Toutes ces capacités qui sont autant d’atouts sont battues en brèche par la mise en œuvre qui en est faite. Les capacités, les potentiels sont là, indubitablement mais la mise en œuvre est laborieuse, lente et inefficace. Il est vrai que dans bien des cas, au lieu de donner un avantage au champion on préfère qu’il attende au bord de la route pour que tout le monde puisse courir à la même vitesse. Comme cela au moins pas de jaloux, on est tous deuxième, ex-æquo. Et le premier est américain ou asiatique. Il a inventé ou il a investit. Il ne nous reste que la régulation, là ou la sagesse (et la lenteur) européenne excelle.

(1) Citation (en partie) due à Jean Cocteau.

(2) Hybrid Broadcast Broadband TV.

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