Zoom Avant Ndeg23: L'embuche de Noel (1) ou la re-industrialisation de la France

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(1) merci à Jean Michel Le Guennec.

Pas un journal, pas un magazine, pas une déclaration, qui ne déplore la désindustrialisation de la France et qui ne préconise une ré-industrialisation en fanfare. Qu'en est-il réellement?

Pour essayer de comprendre, prenons un exemple: je m'apprêtais à prendre mon cabas pour aller faire mon marché à Pékin, quand soudain une voix qui venait de mon cabas me dit: "Ne va pas à Pékin, on va bientôt produire en France tu pourras acheter français". J'étais très étonné, car c'était la première fois que mon cabas me tenait de tels propos.

(A la manière de Jacques Dufilho, acteur et comédien de l'absurde)

Tout d'abord la réalité

Ré-industrialisation : plein de fausses bonnes idées

Produire en France, acheter français, dé-mondialisation, ré-industrialisation, ... autant de mots qui recouvrent le désarroi de secteurs d’activité qui cherchent leurs voies. La solution est pourtant bien simple. Il suffit de diviser les salaires par quatre, de supprimer une bonne partie de la protection sociale, de renoncer aux contraintes environnementales et la France redeviendra compétitive. Alors la grande distribution ne sera plus obligée d’aller s’approvisionner en Asie, réduisant à la fois les transports et leur empreinte CO².

Si cette solution n’est pas la bonne, c’est très probablement parce le problème n’est pas le bon.

La ré-industrialisation part du constat d’une réduction très sensible du poids de l’industrie dans le PIB français, réduction d’autant plus sensible qu’elle ne supporte pas la comparaison avec nos voisins allemands.

Quels sont les chiffres ?

L’industrie manufacturière est passée de 18% du PIB en 1970 à 8% en 2010 (chiffres INSEE), soit une réduction de 48% des emplois correspondants (de 4,4 millions d’emplois en 1970 à 2,3 millions en 2010).

Pourtant durant cette même période la production et la valeur ajoutée de l’industrie manufacturière française ont plus que doublé. La vérité est donc que l’industrie progresse mais que d’autres activités (notamment les services) progressent plus vite. La baisse de l’industrie manufacturière française n’est donc que relative.

Il en est de même au niveau mondial puisque de 26,7% du PMB en 1970 la part des industries manufacturières n’est plus que de 16,6% en 2009, soit une baisse équivalente à celle relevée pour la France.

Les vrais problèmes sont ailleurs :

  • un transfert des emplois industriels vers les emplois de services (externalisation). A titre d’exemple les emplois industriels pourvus par l’intérim (véritable variable d’ajustement à la conjoncture) sont classés en emplois de service. L’industrie se recentrant sur son cœur de métier a abandonné bon nombre de métiers annexes, notamment de logistique, sous-traitant ces activités à des entreprises ... de services externes. Le recours à l’externalisation représente 25 % de l’emploi dans l’industrie, tels sont les chiffres présentés par l’étude « La désindustrialisation de la France » (Lilas Demmou, Document de travail de la DG Trésor, juin 2010).
  • le progrès technologique : entre 1970 et 2010, la production moyenne annuelle par salarié a été multipliée par 3,7 (passant de 74k€ à 273k€). Il est évident que cette automatisation des chaînes de production explique le recul des emplois industriels. Les gains de productivité, induits par cette automatisation ont de plus permis une réduction des coûts de production, réduction qui a une autre conséquence, la baisse (en valeur relative) du poids de l’industrie manufacturière.
  • Selon l’étude citée plus haut, la part des destructions d’emplois expliquées par la déformation de la structure de la demande sur la période 1980-2007 est évaluée à 29%. Les habitants de la France, les entreprises installées en France, ... ne demandent plus les mêmes produits qu’il y a 40 ans. Non seulement les habitudes de consommation changent mais les besoins des entreprises également. Si la production française ne s’est pas adaptée à cette nouvelle structure de la demande, il en résulte une perte de pertinence de cette production, voire une perte d’acuité si par ailleurs la qualité n’a pas suivi, les mêmes produits mais de qualité plus élevée étant préférés.
  • la structure du commerce mondial a changé, le solde (négatif) des échanges avec les pays développés s’est dégradé (surtout depuis 1999) jusqu’à dépasser -2% du PIB, tandis que le solde (positif) des échanges avec les pays émergents restait stable à environ +1% du PIB (alors qu’il était de 3% du PIB au début des années 80). Autrement dit le poids des échanges avec les pays émergents n’est pas venu compenser la dégradation du solde avec les pays développés. Là encore l’adéquation des produits français à la demande pose probablement problème. La concurrence des produits étrangers s’est accrue, les importations de produits industriels (18% du PIB) étant devenues supérieures aux exportations (17%) à partir de 2003. Selon la même étude 13 % des destructions d’emplois industriels s’expliquent par le contenu en emplois industriels des échanges.
  • La compétitivité « prix » et « hors prix » de la France s’est dégradée. L’ouvrage collectif « l’approche de la compétitivité » co-rédigé par certaines organisations syndicales (CFDT, CFE-CGC et CFTC) et par les organisations patronales met remarquablement en lumière cette approche.

« Pour que nos performances économiques progressent, il faut donc améliorer à la fois ce que les économistes appellent la compétitivité coût (coût des matières premières et de l’énergie, travail…) et la compétitivité hors coût : qualité de nos produits et services, formation, organisation du travail et management, recherche et innovation, environnement fiscal et social, tissu productif… ».

  • S’ajoutent les effets de change entre les devises (dollar, yuan, ...).

La principale conséquence de ce diagnostic est que le vers est dans le fruit. Ce qui est vrai pour la France dans le contexte mondial est également vrai pour nos voisins allemands. Comment alors comprendre que ce qui ne réussit pas chez nous, réussisse chez eux ? N’ont-ils pas le même euro, les mêmes clients, les mêmes fournisseurs, les mêmes concurrents?

La deuxième conséquence est qu’il ne faut pas mettre la charrue avant les bœufs. Produire en France, oui mais quoi ? Des petites ombrelles en papier pour faire joli sur nos glaces, des balles de ping-pong ?

Quelques exemples pourraient nous donner quelques pistes :

- Ligne Roset ne peut pas faire fabriquer ses meubles en Asie. D’une part les quantités sont trop faibles et d’autre part la très forte personnalisation des produits livrés exige souplesse et réactivité.

- La grande distribution du jouet (JouéClub, La Grande Récré...) distingue les "majors" (Fisher, Mattel, ...) avec lesquels ils négocient le catalogue. La capacité de différentiation est donc faible. Pour se différencier (autrement que par le prix) ces distributeurs font appel aux PME pour créer de nouveaux produits, bénéficiant de la proximité de la clientèle et de la proximité de la production. L'écosystème des PME françaises de production est donc un vecteur de différentiation indiscutable pour cette industrie du jouet, majoritairement dominée par les majors et leurs sous-traitants asiatiques.

- Quand Apple lance la production d’iPhone en 2007 et en confie l’assemblage à une entreprise située à Shenzhen, la firme de Cupertino employait 23.700 salariés. Au 25 septembre 2010, Apple comptait 46.600 employés.

- Philips, Panasonic, HP leaders mondiaux respectivement pour les téléviseurs et les PC renoncent à leurs places de leaders en abandonnant ces activités (certains sont revenus sur leurs intentions depuis) face à la concurrence des pays asiatiques notamment. Ainsi il ne reste pratiquement plus de fabricants de téléviseurs en Europe (comme il n’existe plus de fabricants de téléphones mobiles) ni aux Etats Unis. Ce changement radical des positions mondiales n’empêche pas le continent nord américain d’inventer.

- les Etats Unis reviennent sur les délocalisations (voir l'article).

En caricaturant les Etats Unis inventent (innovent), l’Asie investit et l’Europe régule. Ce nouvel ordre mondial nous donne une leçon importante.

Il faut innover, surtout si on régule mais pour cela il faut investir.

Quand comprendra-t-on que le système productif n'est pas isolé. Il est partie prenante d'un écosystème complet qui va de l'éducation, de la formation à la production en passant par l'innovation, la qualité, les services, ... et aboutissant à l'investissement et à la consommation. On ne peut pas séparer les variables. On ne peut pas produire instantanément n'importe quoi, n'importe comment sans avoir parcouru la chaîne de la valeur du produit, toute la chaîne de la valeur, tout le cycle de conception. Nous ne pourrons réindustrialiser la France, que lorsque nous aurons mis en place un dispositif d'innovation, lui même dépendant d'un dispositif de la recherche.

Il faudra également mettre en place un dispositif de formation pour donner à notre industrie les moyens de qualification dont dépendra la qualité de nos produits qui devront monter dans la valeur ajoutée (modèle allemand) ainsi que la qualité de nos services d'accompagnement (avant-vente, après-vente, support, assistance, ...). Il faudra cesser d'opposer industrie et services, de choisir entre les deux, puisqu'il faudra les deux. Il faudra également relancer les investissements non seulement dans les biens de production mais également dans l'innovation.  Monter en valeur ajoutée revient à dire qu'il faudra regagner en qualité et en différentiation. L'exemple des produits de luxe (mode, parfumerie, maroquinerie, joaillerie, vins, ...) devrait nous montrer la voie. La mode est une école d'innovation au rythme bisannuel.

Il y a de nombreux préalables à une ré-industrialisation de la France. Vouloir produire en France ne suffira pas. Il faudra mettre en place tous ces préalables pour que la ré-industrialisation soit pérenne. Pour avoir trop longtemps négliger ces préalables (formation, recherche, innovation, investissements, ...), s'être trompé de segments cibles, avoir jouer à contretemps (et pas en mesure), avoir réduit les investissements au moment de la bulle Internet de 2000 alors que l'Asie investissait à tour de bras pour prendre une place de leader et que les Etats Unis innovaient, l'Europe en général et la France en particulier ont perdu du temps (et des emplois).

La montée en valeur ajoutée est le garant de nos emplois industriels et de service dans les TIC

Seule la montée en valeur ajoutée dans l’industrie et les services permettra la ré-industrialisation de la France et la croissance des services. Ne pas s’arrêter aux technologies et aux plates-formes qui ne confèrent plus d’avantages compétitifs mais aller bien au delà dans la chaîne de la valeur (modèle allemand). Le niveau de diffusion et d’utilisation des STIC (consommation) est un facteur direct du niveau de production (modèle nordique).

Ne pas se tromper de cible

Entre 1550G€ pour les technologies numériques (télécommunications, informatiques, électronique grand public, ...) et 3750G€ pour l'économie numérique (services, Internet, médias, ...) puis 14600G€ pour la société numérique, le champ est vaste. Or aujourd'hui tout est dans tout (et réciproquement). Pas de technologies sans contenus ni applications, pas de services sans technologies. Cette convergence incite à une intégration complète tout au long de la chaîne de la valeur (soit en intégration verticale - cas d'Apple par exemple -, soit en écosystèmes - cas de Google -). Ce que montre les études c'est le continuum entre technologies et applications, entre production et consommation.

Si aujourd’hui les 4 grandes entreprises que sont Amazon, Apple, Facebook et Google (c'est-à-dire les 4 acteurs dominants de l’Internet) couvrent directement ou indirectement via leurs écosystèmes respectifs la chaîne de la valeur, il faut y voir la prédominance des services, des contenus et des applications, c'est-à-dire la prédominance d’une montée dans la valeur ajoutée (modèle suivi également par IBM depuis quelques années). Il ne s’agit pas pour autant d’une substitution des services à l’industrie mais bien d’une complémentarité, d’une intégration, d’une convergence.

La technologie numérique a permis l’émergence d’une économie numérique. Le prochain stade est celui de la société numérique où bien au-delà de la seule économie numérique, tous les actes de la vie quotidienne personnelle, culturelle, professionnelle, citoyenne, médicale, nomade, ... seront le fait d’un recours aux communications, aux échanges, aux interactions numériques.

On aura alors un double flux d’une part de produits (équipements) grand public dont les technologies se banaliseront (commodités) et qui seront produites en très grandes quantités, dans des conditions optimisées de coût de production et d’autre part de services de plus en plus « mobiles, sociaux et locaux »(2). Ces nouveaux usages permettront alors un juste retour sur investissement pour les entreprises locales, délivrant des informations locales, des interactions locales, des contenus locaux.

Promouvoir une intensification des usages locaux (notamment en incitant les administrations et instances territoriales à recourir à cette « société numérique » en marche – ce qui par ailleurs aura une incidence positive sur leur productivité -) engendrera une croissance des emplois locaux, une croissance des industries de production et de services de TIC.

Dans ce domaine, l’aval tire l’amont et c’est la capacité d’une société à diffuser et à utiliser les TIC qui encourage en retour la capacité de produire les produits et les services correspondants.

Cette même tendance sera probablement vraie pour les industries créatives où une part non négligeable des marchés reflète le tissu culturel local. Musique, presse, édition, vidéo, jeux, ...seront alors en grande partie »mondialisés », produits et diffusés localement d’une part et dans le monde d’autre part.

Favoriser, inciter toutes les initiatives ayant pour objet l’intensification de la société numérique, depuis la recherche académique jusqu’à l’innovation industrielle, puis aux expérimentations pilotes (en développant si nécessaire les technologies « verrous » mais en ne s’arrêtant pas à ce stade) dans les domaines ou la France et plus généralement l’Europe possèdent un avantage compétitif :

  • santé, transports, eau, énergie,
  • éducation (formation initiale, formation continue)
  • commerce et paiement électronique, ...

en n’oubliant pas que l’un des avantages compétitifs de l’Europe est la diversité, dans un monde de diversité.

3 dossiers pour nous aider à comprendre les TNIC (Technologies Numériques de l'Information et de la Communication):

  • la seconde économie : dossier établi par McKinsey et qui révèle les caractéristiques de cette nouvelle économie, en profonde mutation depuis la révolution industrielle, ne serait-ce que pour nous rappeler que la révolution industrielle n'est plus tout à fait ce qu'il faut rechercher.
  • Faire de la France une puissance numérique : pour accélérer la croissance et l'emploi. "L’économie numérique est le train de la croissance d’aujourd’hui et de demain, ne le laissons pas passer". Gilles Babinet (Entrepreneur, président du Conseil national du numérique).
  • Le temps de l'ambition  : dossier élaboré par la FIEEC, Fédération des Industries Electriques, Electroniques et de Communication, en retenant que cette filière forte de 420 000 personnes, n'est qu'un maillon dans la chaîne de la valeur.

 Imprévisible R&D&I

Les activités de R&D&I (Recherche, Développement, Innovation) ont la particularité de présenter deux caractéristiques qui les rendent imprévisibles :

  • un effet retard : investir aujourd’hui ne donnera le plein effet des résultats que bien plus tard. Autrement dit il n’y a aucune corrélation entre le niveau d’investissement en R&D&I de l’année n et les résultats visibles dans cette même année. D’autres investissements ont des cycles beaucoup plus courts (investissements publicitaires par exemple). Dans les domaines des TNIC la durée du cycle peut être beaucoup plus longue.

Les fameux cycles du Gartner Group nous en donnent une idée, puisque certaines technologies émergentes ne verront une adoption courante qu’au-delà de 10 ans. Un retour en arrière sur ces mêmes cycles pour des technologies apparues il y a déjà longtemps, montrent des cycles de 15 à 17 ans entre les premières publications et l’adoption courante par les utilisateurs (exemple : « speech recognition », reconnaissance de la parole, qui aborderont le « plateau de productivité » entre 2013 et 2016 (2 à 5 ans à partir de 2011).

  • un effet d’incertitude : sur l’ensemble des technologies abordées, seul un certain nombre d’entre elles verront le jour et moins encore verront une adoption massive par les utilisateurs. Autrement dit investir en R&D&I aujourd’hui x%*CA du chiffre d’affaires ne veut pas dire que dans quelques années (effet retard) ce qui sera « inventé » représentera une part significative du chiffre d’affaire, ni que cet investissement rapportera (1/x)*CA. La seule différence, mais elle est de taille, entre un investissement et une charge est que pour un investissement il y a un espoir de retour. Mais ce n’est qu’un espoir. Investir est une condition nécessaire mais qui n’est pas suffisante. Il ne suffit pas d’investir pour réussir. Sans investissement, pas d’innovation, pas de croissance, c’est le seul point de la courbe qui est connu.

Synthèse :

La ré-industrialisation est un long chemin, qui viendra après avoir remis en situation le dispositif de formation, le dispositif de recherche, le dispositif d'innovation. La ré-industrialisation devra s'accompagner d'un développement des services correspondants, services d'autant plus nécessaires que l'économie numérique et que la société numérique vont consacrer les contenus notamment les contenus locaux, les applications, notamment les applications locales et que les services eux-mêmes vont faire l'objet d'une industrialisation poussée. La chance est alors donnée aux petites structures locales ou/et aux très grandes structures mutualisées.

La délocalisation guette alors les contenus et les applications (elle a déjà commencé avec l'hégémonie d'Hollywood partagée par la Silicon Valley).

Les investissements d'avenir ne seront réellement efficaces que s'ils sont "d'avenir" c'est à dire qu'ils laissent le temps de la réflexion, de la maturation imposer son rythme en sachant que rien n'est moins pressé que l'innovation et que rien n'est moins rentable que la R&D. Ne nous trompons plus de cible, ne nous trompons plus d'échelle, ne nous trompons plus de rythme, ce sera déjà un grand progrès.

(2) “L’Internet du Futur sera mobile, social et local” répète inlassablement Facebook

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