L'hopital numerique : un immense defi

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À en juger par le nombre des participants et l'intensité des débats, le sujet passionne. La journée "Hôpital numérique" a permis de prendre la mesure du chantier colossal qui s'annonce, de l'importance du gisement d'innovations et d'opportunités qu'il représente, et des obstacles de toutes natures qu'il soulève : budgétaires, réglementaires, de révolution dans les usages, de difficultés d'accès à la commande publique… Compte rendu et vidéo, retrouvez les meilleurs moments de la journée.

Plus de 170 personnes avaient fait le déplacement, le mercredi 26 mars, jusqu'au Campus de Beaulieu de Rennes où se tenait la Journée thématique Hôpital numérique. L'événement était placé sous le signe de la collaboration et du croisement de filières puisqu'organisé par Images & Réseaux en partenariat avec la CCI de Rennes, la technopole Rennes Atalante, le pôle Atlanpole Biothérapies, l’IRT B<>com, le CRITT Santé Bretagne et la Technopole Brest Iroise.

Au programme de la matinée, une conférence et deux tables rondes que vous pouvez retrouver sous forme des comptes rendus à suivre ou en vidéo intégrale :

L'après midi était consacré à une série de présentations d'entreprises proposant des solutions dans le domaine de la santé. Une vitrine de l'innovation en partenariat avec le Pacte PME chargée de faire le lien entre les PME innovantes et les grands donneurs d'ordre publics et privés.

Conférence. "L'hôpital numérique : panorama des perspectives numériques au cœur du processus de soin"

Premier à la manœuvre, Jean-Claude Fraval, d'Advantage, fait remarquer que c'est pour lui la quatrième conférence sur le sujet en moins d'un trimestre, signe "qu'il se passe quelque chose". Et de lister une multitude de défis autour de l'hôpital numérique dans un contexte de vieillissement de la population, d'accroissement de la "fracture médicale" et de multiplication des "déserts médicaux", tous problèmes auxquels le numérique peut apporter des solutions.

Des chiffres à donner le vertige

Puis Jean-Claude Fraval annonce un vertige, celui donné par une série de rapports et de chiffres en provenance des États-Unis et notamment celui-ci : "en 2020, près de 20% du PIB américain sera consacré aux dépenses de santé". Parmi les plus belles promesses technologiques, il cite le Quantified Self, qui permet à chacun de mesurer et surveiller sa santé, et le Big Data qui devra traiter des quantités invraisemblables de données. Par exemple en France, nous produisons "1,2 milliard de feuilles de soin chaque année".

Le consultant termine son tour d'horizon par un doute, "c'est tellement compliqué", tant la technologie, le médical et le système de soin sont trois dimensions "difficiles à marier". Une union qui pourrait ne pas aller "suffisamment vite" comparée à la vitesse du vieillissement de la population.

Une révolution des usages

L'intervenant suivant, Sébastien Marché, d'Orange Healthcare, insiste sur la dimension humaine de la transformation vers le numérique. Une révolution des usages que le système bancaire, cité pour exemple, a parfaitement digérée : "Aujourd'hui, on peut tout faire de son smartphone : consulter ses comptes, commander un carnet de chèques, effectuer un virement."

La digitalisation du système de santé devra d'abord s'attaquer à la question de l'accès à l'information. Une étude datant d'une dizaine d'années notait déjà qu'une infirmière passe 17% de son temps à courir dans les couloirs à chercher "le bon dossier".

Le directeur des opérations stratégiques d'Orange Healthcare pointe alors quelques freins propres au monde de la santé en France : un "écosystème morcelé" constitué d'une myriade d'acteurs de petite taille, un budget SI des hôpitaux largement sous évalué avec une moyenne de 1,7%. Pourtant il existe quelques exemples concrets d'hôpital 2.0, comme le CHR de Metz Thionville qui cible pour 2015 l'objectif "zéro papier". Selon Sébastien marché, la transformation numérique est un projet humain, qui doit être mené sur un temps limité et "impliquer le patient".

Table ronde 1 : "L'hôpital territoire d'expérimentations et d'innovation pour les acteurs du numérique"

Praticiens, chercheurs, entreprises, administration… la composition de la première table ronde reflétait parfaitement la diversité des acteurs impliqués. Autour de Mathilde Cristiani, de l'Atelier BNP Paribas qui accompagne Images & Réseaux dans ses actions de prospective, on retrouvait Philippe Mabo, chef du service cardiologie et maladies vasculaires du CHU de Rennes, Éric Stindel chirurgien orthopédiste au CHU de Brest, Pierre Jannin, chercheur Inserm et coordinateur du projet ACouStiC, Matthieu Mallédant, dirigeant de Télécom Santé, opérateur de services multimédia pour le secteur de la santé, Noël Minard, PDG d'A2com, fournisseur de services informatiques, et Julie Courpron, directrice adjointe stratégie et projets à L'ARS Bretagne.

Répondre au besoin médical

La table ronde débute par une interrogation sur les motifs qui doivent guider les projets d'expérimentation. Le chercheur Pierre Jannin estime que c'est d'abord le besoin médical qui doit motiver la recherche avec pour objectif "d'améliorer les résultats cliniques". Julie Courpron, de l'ARS, confirme en insistant sur l'exigence de "répondre à un besoin médical" avant de réclamer une harmonisation entre les différentes solutions. Pour elle, il faut "favoriser des pratiques de territoire" pour garantir une interopérabilité qui est souvent un souci, y compris "au sein d'un même établissement".

Éric Stindel intervient alors pour réagir à "l'hypocrisie" qu'il ressent depuis le début de la journée. En cause, le décalage entre un hôpital numérique idéalisé et la réalité de l'hôpital d'aujourd'hui où l'informatique est d'abord "un outil de gestion", et quasiment inexistant "pour le soin". Pour le chirurgien, il faudra d'abord "faire la preuve de l'efficience des technologies".

Cette réalité du terrain sera confirmée à plusieurs reprises. Ainsi le fournisseur informatique Noël Minard avoue avoir été "effaré du niveau d'informatisation" du secteur hospitalier. "On en sait plus sur votre automobile lorsque vous allez votre concessionnaire que sur vous quand vous allez à l'hôpital."

Partir de l'usage

Philippe Mabo est lui-aussi conscient que la transition vers le numérique sera difficile, l'arrivée d'un nouveau système étant souvent "vécue négativement". Le cardiologue regrette l'émiettement des expériences sur le terrain qui, souvent, "manquent de financement dans la durée". Il met en garde contre une tendance à partir dans toutes les directions avant de préconiser "une vision globale".

Le point de vue d'une jeune PME innovante revient à Matthieu Mallédant de Télécom Santé. Il soutient qu'il faut d'abord et avant tout "partir de l'usage". Lui qui n'a "pas encore accès à la commande publique" estime qu'il existe un certain pragmatisme dans les cliniques privées où les DSI sont "au service du médical". Il s'étonne aussi du manque de prise en compte du modèle économique dans les expériences scientifiques, qui devraient intégrer cette dimension "dès la faisabilité".

Côté hôpital, Noël Minard, observe un défaut de dialogue entre responsables des systèmes informatiques et professionnels de santé, avec un manque de prise en compte des besoins : "il faut qu'ils se parlent". D'après lui, le cloud serait en train de faire bouger les lignes en obligeant les SI à s'ouvrir sur l'extérieur.

Un point dur : le financement

Pour promouvoir la transformation numérique du secteur de la santé, on met volontiers en avant les économies potentielles. Ce qui pour Philippe Mabo, est un "malentendu de base", car l'objectif "n'est pas de réduire les coûts, mais d'optimiser le parcours du patient". Progrès médical et croissance des dépenses sont indissociables, ce qu'il démontre par cet exemple : "Celui qu'on soigne du cancer à 50 ans mourra d'une maladie cardiovasculaire à 80. On paie deux fois."

Éric Stindel confirme et appuie sur l'exigence d'un financement qui soit en rapport avec l'objectif. Il assure que si on veut un hôpital numérique, "il faudra mettre les moyens" et qu'avec 1,5% du budget consacré à l'informatique "on en aura juste pour notre argent".

Redonner du temps au soin

L'usage revient au centre des débats avec Philippe Mabo qui s'interroge sur la façon dont les nouveaux outils vont "s'intégrer dans le quotidien". Il illustre son propos par l'exemple d'une personne hospitalisée qui, lors de la visite quotidienne, reproche au médecin de ne plus le regarder dans les yeux mais de consulter son ordinateur. L'adéquation des outils à la réalité de l'hôpital "est une vraie question". Pour le praticien, les nouveaux outils doivent viser à "redonner du temps au personnel médical pour faire du soin".

Le même Philippe Mabo soulève aussi les problèmes d'organisation et de responsabilité, notamment dans le cas de la télémédecine et du diagnostic à distance car "la vraie question, c'est qui prend la décision."

Les débats auront clairement mis en évidence le fossé qui sépare l'hôpital d'aujourd'hui du tout numérique. Une complexité spécifique au secteur de la santé qu'Éric Stindel, toujours très incisif dans ses propos, résume en une formule : "Tant qu'on aura pas repensé l'hôpital, on n'y arrivera pas."

Table ronde 2 : "Établissements de santé : comment faciliter l'accès des achats aux PME ?"

Plateau également très relevé pour cette deuxième table ronde de la journée. Autour d'Éric Thibaut, directeur du programme e-santé de l'IRT B-com et pour l'occasion animateur des débats, avaient pris place Jean-Lou Blachier, médiateur national des marchés publics, Éric le Bihan, président d'Etiam, PME spécialisée dans la télé-imagerie, Pierre-Marie Lemer, PDG de Lemer Pax, PME spécialisée dans le matériel de radioprotection, Claude Paloteau, chef de la division innovation, compétitivité, international de la DIRECCTE Bretagne, Carole Gandon, responsable international et innovation de Resah-idf, le réseau des acheteurs hospitaliers d'Ile-de-France, et Matthieu Mallédant, de Télécom Santé, déjà présent lors de la première table ronde.

Un frein : l'excès de prudence

L'ouverture du débat revenait à Jean-lou Blachier. Celui-ci prépare actuellement un rapport à remettre au Président de la république sur la question de l'accès aux marchés publics et des difficultés rencontrées par les PME, notamment les plus jeunes d'entre elles et "surtout dans l'innovation". Selon le médiateur, il faut d'abord que les PME pensent à se rapprocher des réseaux d'achat comme l'UGAP ou UNI HA. Par ailleurs, deux actions sont en cours "pour faire bouger les lignes" : d'une part un groupe de travail spécifique "santé et innovation", d'autre part une réflexion sur la responsabilité pénale de l'acheteur car la réglementation actuelle est un frein à l'innovation tant "elle encourage l'excès de prudence".

Auquel quoi Carole Gandon ajoute que le Resah qu'elle représente est lui-aussi un opérateur auquel on peut s'adresser, car "l'innovation est l'un des piliers de notre politique d'achat". Claude Paloteau souligne, pour sa part, l'importance pour les acteurs hospitaliers de "mieux faire connaître leurs attentes".

Vers un achat intelligent ?

Quand vient le tour des PME, toutes témoignent d'immenses difficultés d'accès à la commande publique : Pierre-Marie Lemer prend l'exemple de produits Lemer Pax "brevetés et made in France" qui ne trouvent "aucun écho" dans les hôpitaux nationaux ; Matthieu Mallédant cite un achat dont on sait qu'il va profiter à un fournisseur américain "avant même l'appel d'offres" ; Eric le Bihan se plaint du défaut de connaissance de l'offre locale de la part des acheteurs et du manque de prise en compte du critère de proximité.

Carole Gandon plaide alors pour un "achat intelligent" basé sur une recherche des solutions locales, en amont de l'appel d'offres. Elle cite des "collègues allemands" qui travaillent dans "une logique de négociation", parvenant ainsi à privilégier leurs entreprises tout en respectant les directives européennes.

Osez la commande publique !

Avis partagé par Jean-lou Blachier qui déplore "une interprétation négative du code des marchés publics". La réglementation interdit toute rencontre entre acheteurs et soumissionnaires potentiels, "mais pourquoi ne pas le faire en amont ?" À Matthieu Mallédant qui citait l'exemple de Munich où une TPE locale a réussi à remporter un marché public, le médiateur national répond : "J'ai besoin de vous... J'ai besoin de ces informations… Osez la commande publique et si vous rencontrez des problèmes, venez me voir !"

D'autres points sont ensuite évoqués comme la possibilité pour les PME de se grouper, les facilités pour éviter de refaire des dossiers à chaque appel d'offres, et surtout cette information : une directive européenne sur les marchés publics permet désormais de lier un achat public à une expérimentation préalable. Le "partenariat d’innovation" donnera la possibilité aux acteurs de la santé et collectivités territoriales de stimuler l’innovation par des expérimentations grandeur nature. Peut-être un signe que, effectivement, les lignes seraient en train de bouger.

Crédit : les croquis maison sont de Didier Nicot.

Journée Hôpital Numérique _ Le replay from Images et Réseaux on Vimeo.

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