[ZOOM 53] Geographie d'innovation 3/4 "Correlation entre culture et innovation"

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 Le panorama général de ce ZOOM 53 a permis de montrer comment la notion de territoire géographique s'est dégagée pour devenir essentielle dans le processus d'innovation. Le 2ème article révélé la France comme une terre d'excellence, et les paradoxes liés à la géographie d'innovation. Le numérique apparaît clairement comme le fer de lance de nos territoires. Pour conclure, Jean Claude Fraval nous propose aujourd'hui de décrypter les corrélations entre culture et innovation. Si il n'y a aucunes ambiguité sur le sujet, encore faut-il s'accorder sur le mot culture.

Trois études d’origines très différentes démontrent sans ambiguïté la corrélation entre « culture » et innovation. Encore faut-il s’entendre sur le mot culture qui ne signifie pas partout la même chose et notamment qui ne signifie partout ce que nous y mettons en France et/ou en Europe. Dans un premier temps le mot « culture » peut représenter la composition subtile entre patrimoine historique et/ou religieux et diffusion à travers la population. Quelques définitions :

  • instruction, éducation, ensemble de l'acquis.
  • ensemble des éléments distinguant une société, un groupe social, d'une autre société, d'un autre groupe.
  • Dans son sens le plus large, la culture peut aujourd'hui être considérée comme l'ensemble des traits distinctifs, spirituels et matériels, intellectuels et affectifs, qui caractérisent une société ou un groupe social. Elle englobe, outre les arts et les lettres, les modes de vie, les droits fondamentaux de l'être humain, les systèmes de valeurs, les traditions et les croyances.

Ce qui semble primordial, c’est que quelle que soit la définition, il y a « partage » au sein d’un groupe de personnes, donc interactions des idées, échanges, … entre ces personnes.

       1ère étude : Innovation et compétitivité des régions (voir ci-dessus) :

« La géographie de l’innovation a une composante culturelle forte ». L’interprétation reprise dans cette étude est que l’innovation dépend fortement de la capacité d’initiative individuelle et du degré de confiance interpersonnelle dans les rapports économiques et est liée aux traditions éducatives

       2ième étude : TMI : Technology Metabolism Index (Intel)

La richesse n’est pas le seul moteur de diffusion de l’innovation. Le phénomène est plus complexe qu’il n’y parait, le nombre de connexions entre personnes étant un frein à l’adoption, tandis que les bouleversements et ruptures présents dans la conscience et la mémoire collective seraient un accélérateur (l’innovation et son adoption seraient alors un échappatoire).

Les couleurs vives représentent les pays ou la diffusion des innovations se passent plus rapidement que ne laissait entendre leur richesse économique. Les couleurs grises représentent les pays où cette adoption est plus lente que ne le laissait supposer leur richesse économique

       3ième étude : Inéum 

« La culture reste un levier de croissance pour les villes », tel est le titre d’un article paru dans les Echos à l’issue du forum d’Avignon. Une étude d’Ineum Consulting sur 32 villes  dans 12 pays villes internationales confirme les chiffres donnés par le Secrétaire d’état  chargé du tourisme[1].

Mettre en relation performance économique et intensité culturelle et universitaire permet de démontrer qu’un taux d’équipement culturel supérieur à 8 pour 100.000 habitant, une dépense culturelle annuelle supérieure à 100€ par habitant, une population étudiante supérieure à 10% de la population totale , génère une probabilité plus élevée que le nombre annuel de touristes par habitant soit supérieur à 5 et le taux de chômage inférieur à 8%.

Au passage Inéum pense que la stratégie de cluster de Lyon (avec Imaginove, une filière image en Rhône Alpes riche de 650 entreprises, 23 laboratoires et 28 formations) est une bonne pratique.

On savait déjà que la capacité intrinsèque d’innovation est une fonction croissante de l’environnement    culturel et de l’empreinte culturelle d’un territoire. Il n’y a pas de culture sans création disait une élue  municipale chargée de la culture.

Nous avons donc un cercle vertueux culture-innovation-croissance qui rejoint en fait la mis en œuvre d’une politique territoriale, qui veut qu’à une demande réponde une offre ET une formation capable de comprendre l’une pour concevoir et mettre en œuvre l’autre[2] .

Il y même probablement un double effet. La culture (ou l’empreinte culturelle) est elle-même une fonction croissante de la capacité d’échange, de communication, d’interactions. Un déficit dans ces capacités et l’empreinte culturelle diminue, voire n’existe pas.  Cette même empreinte va alors générer une capacité d’innovation qui va requérir, réclamer, générer une demande (et une offre de communication et d’interaction).L’impact social et économique d’un développement basé sur la culture et sur l’enseignement de haut niveau est plus important dans les villes plus petites.

Si la corrélation est démontrée, quelle est la cause, quel est l’effet ? L’intensité culturelle génère-t-elle un développement économique ou le développement économique autorise-t-il  une intensité culturelle ? Il semble qu’un cercle vertueux est en place.

 Quel que soit le domaine, culture et création vont de pair.

Pas de culture sans création, pas de création sans culture. C’est évident lorsqu’il s’agit d’art. C’est également vrai dans bien des domaines où alors culture signifie connaissances du domaine (et bien évidemment partage de ces connaissances, échange avec d’autre personnes sur ce domaine) et création signifie nouveauté pour ce domaine. Il s’agit là d’une vision « interne » du domaine où nouveauté se conçoit à l’intérieur du domaine, parce qu’il y a eu interaction au sein du domaine (création interne ou verticale). Mais il existe une autre sorte de création, parce qu’il existe une autre sorte d’interactions et d’échanges, externes cette fois ci, qui mettent en relation deux ou plusieurs domaines, l’un (ou les uns) apportant de manière complémentaire des éclairages nécessaires à l’autre (ou aux autres).

 Non seulement culture et création vont de pair, mais culture et diffusion de l’innovation vont également de pair, ce qui donne deux chances, en étant d’une part en capacité d’innover et en étant d’autre part en situation pour que cette innovation diffuse plus rapidement dans la population.

 Si l’apport culturel est nécessaire pour l’innovation, il n’est pas suffisant.

Bon nombre de situations mettent en échec l’innovation (la création), bien que culturellement faisable. Il peut s’agir de domaines ou le « bouillon » culturel n’est pas assez présent (élitisme, masse critique ?) ou favorise le conservatisme. Il peut également s’agir d’interactions déficientes entre domaines où par exemple la concurrence entre les domaines a été privilégiée (musique et Internet par exemple).

A l’inverse, « Bug made in France »[3] démontre que l’innovation technologique a été à la source de la domination culturelle nord américaine et que l’absence d’innovation technologique a été au contraire à l’origine du déclin du rayonnement culturel de l’Europe et notamment de la France. Il y a bien corrélation, causalité tout en reconnaissant que le bain culturel peut être cause ou effet et que réciproquement  l’innovation peut être effet ou cause. La possibilité d’un cercle vertueux doit être envisagée, l’innovation étant à la fois la conséquence d’une dimension culturelle qui va favoriser la création, la diffusion de l’innovation et la cause d’un dividende culturel que cette innovation va permettre.

« …la révolution numérique est une révolution de la culture. Une culture vivante qui ne se prescrit plus, qui est le produit d’interactions, de participations non hiérarchisées. Wikipedia, Facebook, Google ont, en dix ans, fait oublier l’Encyclopédie, l’agora et la bibliothèque d’Alexandrie, trois symboles d’un modèle culturel occidental … ».

« … il faut accepter, sans tabou, de rapprocher culture, éducation, recherche et développement, économie et industrie

« En vingt ans, la culture est passée du statut d’industries du divertissement à celui d’un marché mondial majeur, dont le chiffre d’affaires approche les 800 milliards d’euros. ».

La technologie, inventée en très grande partie aux Etats Unis a été le terreau de la création culturelle. Apple a inventé la monétisation et le paiement généralisés des contenus numériques.

S’agissant d’Internet, certains mettront en cause cet apport culturel. Il s’agit probablement d’une approche élitiste de la culture, Internet ayant cette vertu d’être fait pour le plus grand nombre, la dimension culturelle n’est plus tout à fait la même. Permettre à un très nombre de connaitre et de savoir un peu plus ne s’oppose pas à la qualité, c’est une autre approche. L’innovation est une économie du nombre qui se traduit toujours par une fonction croissante du nombre d’échanges, du nombre d’interactions.

Le paradoxe apparent dans ce domaine est que les pays les plus avancés (les plus innovants) ne sont pas réputés pour être culturellement avancés et les pays les plus culturellement en pointe ne sont toujours réputés pour être les plus innovants. La réalité est têtue et quelques certitudes doivent être  atténuées (modulées):

  • ne pas confondre culture et histoire : le nouveau monde n’est pas synonyme de désert culturel, l’ancien monde n’est pas un musée de la culture ;
  • la culture est affaire de masse : la culture d’une élite très minoritaire ne suffit pas, il faut une très large diffusion pour amorcer la pompe de l’innovation.
  • le dynamisme, l’appétence, … l’intensité y sont pour beaucoup. Mais cette intensité n’est-elle pas elle aussi « fille » de la culture ?

Plusieurs corrélations ont été mises en évidence : la corrélation « géographique » entre écosystèmes de production et écosystème d’usage (contribution au PIB) pour Internet, corrélation entre innovation et intensité culturelle, corrélation entre croissance et capital humain, corrélation entre le PIB par habitant et l’intensité (le degré) d’innovation, ..., mais corrélation ne veut pas dire causalité. L’intensité culturelle est-elle fille du développement économique ou au contraire c’est le développement économique (innovation et croissance) qui est fils de l’intensité culturelle ?

Plusieurs études récentes apportent des débuts de réponse. Pour la Fondation Kauffman (citée dans un article de l’Opinion en date du 7 mai 2014) : « les universités spécialisées dans la recherche et les brevets ne contribuent pas à un taux plus élevé d’entrepreneuriat dans leur région », « cela ne veut pas dire qu’elles ne sont pas nécessaires à la croissance économique mais seulement qu’en moyenne, les effets de leurs recherches ne bénéficient pas localement à la création d’entreprises et à la croissance ». « Le niveau d’éducation compte pourtant car les zones urbaines qui ont le plus de diplômés (niveau licence) sont celles qui produiront le plus de startup, surtout dans les TIC ».  « Dernière constatation, les zones urbaines les plus grandes tendent à avoir les taux d’entrepreneuriat les plus élevés, peut-être parce que leurs économies sont plus diverses et résilientes que celles des villes de taille moindre », « la recherche compte peut-être moins que la capacité d’une ville à séduire les créateurs et son acceptation de la diversité ». Là encore les corrélations entre « géographie urbaine » et innovation sont intéressantes, plus surprenant est le constat d’une moindre corrélation avec les universités (il est vrai qu’il s’agit des Etats Unis et que la Silicon Valley et Boston constituent des exceptions).

Cette étude rejoint celle de Jim Manzi (The new American system) pour lequel « le gouvernement joue un rôle plus important qu’on ne dit dans la création d’entreprises innovantes alors que les universités de recherche sont moins déterminantes » ; « la dernière itération étant l’invention d’Internet » ;

Les gouvernements doivent agir sur l’essentiel, c'est-à-dire (i) construire des infrastructures, (ii) investir dans les technologies visionnaires, (iii) développer le capital humain, notamment grâce à l’immigration, la diversité, l’éducation, (iv) encourager la compétition dans les secteurs réfractaires à l’innovation (services publics, éducation et santé).

 En résumé :

  • la géographie de l’innovation a une composante culturelle forte.
  • pour les TIC, forte corrélation entre la contribution d’Internet au PIB (usage d’Internet) et l’intensité de l’écosystème de production de l’Internet.
  • le développement économique (le PIB par habitant) est corrélé positivement avec le degré d’innovation de la région.
  • la croissance du PIB par habitant est lié au capital humain.
  • la culture reste un levier de croissance pour les villes.
  • L’impact social et économique d’un développement basé sur la culture et sur l’enseignement de haut niveau est plus important dans les villes plus petites.
    • les universités spécialisées dans la recherche et les brevets ne contribuent pas à un taux plus élevé d’entrepreneuriat dans leur région.
    • Le niveau d’éducation compte pourtant car les zones urbaines qui ont le plus de diplômés (niveau licence) sont celles qui produiront le plus de startup, surtout dans les TIC.
    • les zones urbaines les plus grandes tendent à avoir les taux d’entrepreneuriat les plus élevés.
    • la recherche compte peut-être moins que la capacité d’une ville à séduire les créateurs et son acceptation de la diversité. 
Retrouvez le ZOOM dans son intélgralité ainsi que les annexes sur l'Espace Collaboratif ZOOM. 


[1] Le patrimoine génère 500.000 emplois et apporte 21G€ au PIB.

[2] Voir la technopole d’Isarbel qui a su tirer profit d’une demande très forte de la viticulture bordelaise, une offre de la papèterie landaise et une capacité de formation aux technologies numériques graphiques, dans un territoire à forte identité culturelle (le Pays Basque).

[3] Olivier Poivre d’Arvor. Editions Gallimard 2010.

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